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15/09/2020

Joe Dassin, 40 ans déjà

dassin.jpgAprès Annie Cordy la semaine dernière, on continue dans la variété française avec Joe Dassin !
Pour les 40 ans de sa mort le 20 août, France 3 a diffusé le roman de sa vie. Ce documentaire m'a replongée en enfance, lorsque j'écoutais les vinyles du chanteur. Malgré les dizaines d'années passées sans les écouter, à part quand elles sont diffusées sur radio nostalgie pour mon réveil, j'ai constaté que je connaissais toujours par cœur les chansons de Joe Dassin. Enfant, mes camarades de classe adulaient les chanteurs contemporains (je ne peux même pas les citer : Céline Dion ?) et en étaient aux walkman puis très vite aux cd. Moi, toujours à la pointe de l'actu, j'écoutais un chanteur décédé, sur la vieille platine que la famille avait acheté à ma naissance (pour se consoler et couvrir les pleurs de bébé ?) N'empêche, les 33 tours sont au sommet du hype désormais. Je compte donc remettre au goût du jour Joe Dassin !

Fils du réalisateur Jules Dassin, très estimé pour ses films noirs (du rififi chez les hommes) et pour sa lutte contre le maccarthysme, Joe réussit à tuer le père en devenant plus célèbre que lui. Pourtant, toute sa vie, il reste convaincu que son paternel ne l'apprécie pas, lui et sa carrière de chanteur populaire (50 millions d'albums vendus.)  Il ne se destinait pas à une carrière de musicien, mais de médecin (il abandonne en 3e année) puis anthropologue ! Il obtient son master, avec un mémoire sur une tribu d'indien d’Amérique, l'Amérique, je veux l'avoir et je l'aurai.

Sa compagne qui travaille dans une maison de disques décide en surprise d'en graver un, à partir d'un enregistrement qu'elle a fait en douce où il chante tranquille pépère dans son coin, afin de lui offrir pour son anniversaire. Mais ses patrons qui tombent sur l'enregistrement estiment : "tiens, pourquoi on essayerait pas plutôt de le diffuser sur  toutes les radios ?" Au début, Joe est réticent à se lancer dans une carrière qui n'a rien à voir avec ses ambitions, mais en cherchant bien, on peut dire que des chansons joyeuses guérissent l'âme et qu'il étudie ses contemporains comme un anthropologue, à travers ses textes d'amours déçues ou d'achat de pain au chocolat !

Joe garde de ses longues années d'études exigeantes, et du sentiment d'être rejeté par son père, des doutes et un perfectionnisme qui le perdront. Il s'entoure des meilleurs paroliers, comme Pierre Delanoë ou claude Lemesle. Il leur fait modifier les paroles pour un mot, une virgule, une intonation. Grâce à  leurs textes travaillés, on qualifie les chansons de Joe Dassin de "variété de qualité".

Le chanteur répète ses textes, ses chorégraphies, enchaîne les tournées jusqu'à s’écrouler sur scène comme Molière. Lorsqu'il accepte enfin d'écouter son médecin et de se reposer, il est trop tard et il meurt prématurément d'une crise cardiaque en 1980, à 41 ans, en pleine gloire.

Le stress et le chagrin l'ont aussi achevé : alors qu'il menait une vie stable avec son épouse depuis 15 ans, ils perdent leur nouveau-né. Joe selon sa femme qu'on sent un peu aigrie quand même "fait sa crise d'adolescence sur le tard" ou plutôt découvre le démon de midi qui l’entraîne jusqu’au bout de la nuit, en se perdant dans la drogue, les fêtes et les tromperies. Il divorce et quitte le cocon rassurant pour épouser une fille "complètement timbrée" (analyse de l'expert psychologue du dossier : le parolier de Joe Dassin) "instable et droguée, qui hurlait en détruisant le mobilier" (c'était le point potins).
Et au final, c'est le père qui enterrera son fils. Jules Dassin lui survivra 28 ans, jusqu’à ses 96 ans, en 2008.
Malgré cette fin tragique, le doc met de bonne humeur grâce aux chansons !
Et justement, je vous ai concocté un petit quiz, ça faisait longtemps !

Je crois que ma chanson préférée reste celle-ci. Le rythme, les paroles, l'humour, tout. J'imaginais parfaitement la scène, et moi dont le surnom reste "la sauvage", je me réjouissais de la réaction de la fille héroïne de la chanson. Des années après, je sors la phrase telle qu'elle, sans la chanter, avec l'air le plus sérieux possible, dès que je peux la placer dans une conversation, que ce soit entre amis ou au travail. Je n'ai pas encore osé la dire au dirlo pour une augmentation :
"J'ai attendu attendu, elle n'est jamais venue. Zaï zaï zaï zaï."

Quiz on connait la chanson : quel est le titre ?
A suivre...

07/09/2020

Annie Cordy, rendez-moi mon enfance

annie cordy, chatTATA YOYO QU'EST-CE QU'IL Y A SOUS TON GRAND CHAPEAU
Désolée mais j'ai cet air qui persiste en tête depuis vendredi soir et je me devais de faire partager ce calvaire cette expérience. Niark niark.

J'envoie un sms à mon frère pour le traditionnel jeu "devine qui est mort ?" (on sait rigoler dans la famille)
- Ciné ?
- Oui mais pas que, surtout connue pour la musique. Une femme.
- Marie Laforêt ?
- Elle est déjà morte en novembre ! Non, des chansons rigolotes, pas comme "Viens, viens, sans toi l'existence n'est qu'un long silence qui n'en finit pas..."
- Françoise Hardy.
- Tu la trouves marrante ?!
"Si le dégoût de la vie vient en toi
Si la paresse de la vie s'installe en toi,
Pense à moi ?"
"On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Est morte ce matin ?"

Non, une énergique un peu fofolle.
- La foldingo du film de Kervern et Delepine, Le grand soir ?
- Brigitte fontaine, l'inadaptée? Parce qu'elle "déteste les gens qu'on recouvre de miel et qu'on attache sous le soleil à midi. Pourtant c'est bien normal, y faut bien que les fourmis bouffent, mais c'est plus fort que moi, il faut que je voie le mal partout."
Elle n'est pas morte, elle faisait même un concert samedi à l'Olympia ! Non, des chansons légères et surtout : qui restent en tête.
- Annie Cordy !!

"Les chansons qui restent en tête" : l'indice qui caractérise celles d'Annie Cordy. Je fredonne "chaud cacao, chaud chocolat" à chaque fois que je bois mon van houten, c'est-à-dire... tous les jours.
Je n'ai retenu que cette phrase. Pour les besoins de mon enquête d'investigation à haut risque dans les méandres de la chanson populaire, je vérifie les paroles :
Si tu me donnes tes noix de coco
Moi je te donne mes ananas
(...) Rikiki tes petits kiwis
T'es baba de mes baobabs

J'ai l'esprit mal tourné ou elle nous joue une variante de Annie aime les sucettes ? Je me souviens de "l'humiliation" comme elle le dit elle-même de France Gall en apprenant que Gainsbourg  le pervers a abusé de son innocence et de sa gueule d'ange. De la même manière, Chaud cacao est destiné aux enfants, mais les paroles me paraissent pour le moins tendancieuses...

On m'aurait menti ! Rendez-moi mon enfance, mon innocence ! Dois-je trouver des sous-entendus dans toutes les chansons d'Annie Cordy? Qu'y a-t-il réellement sous le chapeau de Tata yoyo ? Qui était vraiment Frida oum papa ? Son père était-il vraiment brasseur de bières ? Est-elle vraiment née en Bavière ? Jean-Marc Morandini est sur le coup.

Petite, j'étais aussi un peu choquée par les paroles de la bonne du curé :
Mais quand le diable me tire par les pieds
ça me grattouille, ça me chatouille
ça me donne des idées
Je fais des bêtises, derrière l'église
Je peux point m'en empêcher.

La chanson était passée dans un mariage un peu plouc, et les adultes avinés riaient grassement. Aujourd'hui j'apprécie la bonne qui préfère Claude François aux cantiques, mais les enfants sont facilement dégoûtés par les histoires étranges de la petite graine et des garçons qui naissent dans les choux.

La bonne du curé n'est pas en priorité une chanson destinée aux enfants, comme beaucoup du répertoire d'Annie Cordy en réalité. Par exemple, le titre éloquent : pourquoi tu me bats Léon
annie cordy, chatIl a bu mon cognac
Et calmement il m'a fichu
Une drôle de paire de claques

Quand Léon La Bagarre a tourné les talons
J'étais pas belle à voir
J'avais le nez en compote, les tibias en coton
Et de grands yeux noirs
C'est ce qui a fait rire la grande Mado
Pour la calmer, je l'ai mise K.O.

Qu'est-ce qu'on se marre oui...
Autre exemple, la chanson six roses :

Comme s'il ne m'avait même pas vue
Il a bu mon cognac
Et calmement il m'a fichu
Une drôle de paire de claques
https://lyricstranslate.com
Il a bu mon cognac
Et calmement il m'a fichu
Une drôle de paire de claques
https://lyricstranslate.comla chanson "six roses" :

On est samedi ce soir
Et moi au bout du comptoir
Du bar de Monsieur Edouard
Je pense... je pense...

Les copains m'appellent "Six roses"
Et je ne comprends pas pourquoi
Bien sûr ils savent que j'aime les fleurs
Mais pourquoi justement "Six roses"
Plutôt que une ou deux ou trois

Papa s'appelait pas "Six roses"
Puisqu'on l'appelait "Bois sans peur"
Grand-père on l'appelait "la liqueur"
Tonton, c'était "l'irrigateur"
Je vois pas le rapport avec les fleurs

Annie Cordy n'était pas seulement chanteuse, mais aussi actrice. Je me souviens de sa prestation dans le film Le chat de Pierre Granier-Deferre et la musique déprimante de Philippe Sarde, adapté de Simenon. Le film d'un grand pessimisme explore la déliquescence d'un vieux couple qui n’arrive plus à communiquer, dans un monde qui se transforme et qu'il ne reconnait plus, une banlieue en train de se construire et se déshumaniser. Jean Gabin reporte son affection sur son chat. Sa femme incarnée par Simone Signoret en est jalouse et commet l'irréparable, la faute impardonnable (comme le sort de Chaussette de Danse avec les loups).
Comme très souvent, j'ai vu ce film trop jeune et il m'a traumatisée, moi dont mon chat-adoré-de-ma-photo-de-profil était mon meilleur ami à qui je racontais tous mes malheurs d'enfant. Autre fait qui choquait mon innocence de petite fille qui lisait des contes de fées et croyait au prince charmant, non seulement Gabin délaissait et se moquait de Signoret, mais il fréquentait une prostituée, et une femme que j'identifiais dans un tout autre rôle, dans des chansons joyeuses pour bambins ! Devinez qui ? Annie Cordy !
Décidément étonnante !

 

16/07/2020

Ennio Morricone, mes musiques préférées

morricone best of.jpgOn retient surtout qu'Ennio Morricone a collaboré avec Sergio Leone. Sur le net, on tombe toujours sur les mêmes chansons, comme s'il n'en n'avait composé qu'une douzaine, alors qu'il en a écrit presque 500.
On pense aussi qu'il s'est spécialisé en westerns et mélodies tristes, comme Chi mai ou Here's to you, (voir dans mes billets précédents), mais Morricone a aussi composé pour des comédies, comme... La cage aux folles ! (à écouter en lien).

Je n'ai pas lu les hommages, mais je suppose que les médias ont cité les musiques les plus connues, alors je vous faire découvrir mes préférées, qui restent moins populaires :
A commencer par la bande originale du Retour de Ringo, western spaghetti de 1965. J'apprécie particulièrement ce passage musical qui pour moi est un pur moment de grâce.

Morricone a composé la musique des Dario argento, le maître avec Mario Bava des gialli, ces films italiens qui mêlent horreur, érotisme et grand guignol. Ma préférée reste celle pour le chat à 9 queues, jolie musique à écouter ici, et comme souvent, mélancolique (avec une femme qui hulule à la mort).

Moissons_du_ciel.jpgAutre genre, autre mélodie que j'affectionne particulièrement, celle des Moissons du ciel, drame magnifique de Terrence Mallick.

La carrière du compositeur est donc assez éclectique. Il a collaboré avec des réalisateurs italiens (Pasolini, Fellini, français (Lautner, Molinaro, Boisset) , puis quand la gloire est venue, américains (De palma, Tarantino, Carpenter...) Il aimait mêler musique classique (violons) moderne (guitares électriques) et instruments inhabituels (la guimbarde, au son comique et distordant (le "doing" étrange) Il s'inspire même parfois de cris d'animaux. Dans Le bon, la brute et le truand, le thème musical de ce dernier personnage s'inspire du... cri du coyote !

Il maestro a principalement composé pour des thrillers et films policiers. Une chanson témoigne comme il savait manier à merveille la musique pour créer le suspense : enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.
Autre exemple parfait, qui me terrifiait quand j'étais enfant, la musique de Peur sur la ville d'Henri Verneuil. Rien que de réécouter les premières notes angoissantes à souhait, j'ai envie de retourner me cacher derrière le canapé comme je le faisais à l'époque.

La musique du Clan des siciliens, plus connue, est aussi admirable. Dans le documentaire Morricone, il était une fois en France, on apprend qu'il maestro avait proposé à Verneuil 5 compositions, mais le réalisateur hésitait entre deux (l'air à la flûte, et celui au clavecin/guitare). Pas de problème : le musicien a tout simplement mélangé les deux mélodies, en y mêlant l'inévitable guimbarde, pour créer cette chanson inoubliable.
Autre collaboration fructueuse avec Henri Verneuil, la musique du casse.

Le compositeur voulait tellement que la musique colle aux images, que pour Le ruffian de José Giovanni, il a tenu à la composer avant le film, pour que les doigts de l'acteur posés sur la flûte correspondent à la mélodie. Le réalisateur a eu beau modérer "mais une seule personne va s'en rendre compte dans la salle !" celui qui voulait qu'on le nomme "le maître" est resté sur ses positions : "c'est une de trop !" Lors d'un déjeuner dans un restaurant pour lui parler du film, le cinéaste a simplement décrit son scénario, ce qu'il souhaitait comme musique et émotions engendrées, et  Morricone prenait des notes sur la nappe en papier. A la fin du repas, le compositeur a déchiré le bout de nappe, l'a tendu à son assistant et expliqué "voilà, c'est la musique du film". Rapide et prolifique, mais néanmoins ultra perfectionniste.

Perfectionnisme poussé à l'extrême lors de ses collaborations avec Sergio Leone. La musique était aussi composée avant le film, et carrément diffusée lors du tournage, sur des amplis géants qui résonnaient en plein désert. Ainsi, les personnages pouvaient se mouvoir en rythme sur la mélodie. Un accord parfait entre le réalisateur et le compositeur, qui avait pourtant bien mal commencé. Lorsqu'on lui a proposé d'embaucher Morricone, Leone l'estimait carrément "nul" ! Puis la confiance s'est installée, au point que la musique guide les images et les acteurs. Les deux comparses se connaissaient depuis l'école primaire, une photo de classe émouvante exposée à la cinémathèque l'attestait. (j'ai aussi adoré voir les maquettes et costumes des films, dont le fameux poncho d'Eastwood !)

Quelques compositions d'Ennio Morricone :

retour ringo.jpg- Le retour de Ringo de Duccio Tessari, 1965
- Here's to you, Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo, 1971
- Les moissons du ciel de Terrence Malick, 1978

- Le chat a 9 queues de Dario Argento, 1971
- Le clan des siciliens d'Henri Verneuil, 1969
- Le casse d'Henri Verneuil, 1971

- Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, Elio Petri, 1970
- Chi mai, le professionnel, de Georges Lautner, 1981

- Il était une fois dans l'ouest, Sergio Leone, 1968
l'adieu à Cheyenne
- L'homme à l'harmonica

ectasy of gold.jpg- Il était une fois en Amérique, thème de Déborah, Sergio Leone, 1984

Le bon, la brute et le truand, Sergio Leone, 1966
- ecstasy of gold
- Le duel à 3

- The thing de John Carpenter, 1982
- Les incorruptibles de Brian de Palma, 1987
- U turn d'Oliver Stone, 1997
- Mission de Roland Joffé, 1986
- Cinéma paradiso de Giuseppe Tornatore, 1989

- Mon nom est personne, Sergio Leone et Tonino Valerii, 1973
- Lolita d'Adrian Lyne, 1997
- Les 8 salopards  de Quentin Tarantino, 2015

 

14/07/2020

Ennio Morricone, here's to you

sacco et vanzetti.jpgTout comme Chi mai (voir billet précédent) Here's to you m'a considérablement marquée enfant, car elle est l'un des premiers témoignages d'injustice que j'ai découvert (tuer le personnage de Bébel dans Le professionnel était aussi un traumatisme, mais ça, c'était une fiction, Here's to you parlait de la réalité).

La maîtresse de musique de l'école nous l'avait traduite et le contexte de la chanson m'avait révoltée. Elle fait référence à l'affaire Sacco et Vanzetti, injustement condamnés à mort en 1920 et réhabilités 50 ans plus tard, et qui sont devenus des martyrs et symboles de la lutte pour la liberté.
Trop timide pour chanter en groupe (et si jamais on m'entendait ? horreur !) Je la serinais en boucle seule sur la balançoire de mon jardin (ce qui est paradoxal car là, tout le quartier m'entendait, mais on va dire que c'est l'élan de la balançoire qui me donnait de l'entrain). Je la chantais corps et âme, pendant des heures, comme si je pouvais encore sauver les deux hommes, ou du moins leur rendre hommage.

La célèbre Here's to you doit ses paroles à Joan Baez, mais c'est Morricone qui a composé la musique pour le film. Aujourd'hui encore, la chanson me fait toujours vibrer et reste pour moi un synonyme de rébellion et passion.

Les paroles sont inspirées des propos de Bartolomeo Vanzetti à son procès :
« Si cette chose n'était pas arrivée, j'aurais passé toute ma vie à parler au coin des rues à des hommes méprisants. J'aurais pu mourir inconnu, ignoré : un raté. Ceci est notre carrière et notre triomphe. Jamais, dans toute notre vie, nous n'aurions pu espérer faire pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes, ce que nous faisons aujourd’hui par hasard. Nos paroles, nos vies, nos souffrances ne sont rien. Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d'un bon cordonnier et d'un pauvre vendeur de poissons, c'est cela qui est tout ! Ce dernier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triomphe. »

Here's to you, Nicola and Bart,
Rest forever here in our hearts,
The last and final moment is yours,
That agony is your triumph.

Ennio, toi aussi, tu resteras à jamais dans nos cœurs !

11/07/2020

Ennio Morricone, Chi mai

ennio morricone.jpgJ'ai passé le week-end dernier à écouter des musiques d'Ennio Morricone, puis j'ai pensé : "il a quel âge maintenant ? Faudrait pas que ce soit le prochain". Vlan, il meurt quelques heures après, à 91 ans. 
Du coup, je vais éviter de mettre du Vladimir Cosma. (80 ans) Déjà en apprenant l'hospitalisation de Christophe, passer ses chansons en boucle ne lui a pas réussi... A la place, je vais peut-être me forcer à écouter l'heure des pas praud ou les petits cerveaux

J'ai vu Il maestro en concert à Bercy en 2014. J'étais proche de la scène, mais sur le côté, ce qui fait que je ne voyais pas l'écran avec les titres de films et qu'on a dû faire un blind test sans réponse :
"c'est quoi ça ? Le bon la brute et le truand ?
-non, je penche plutôt pour Quelques dollars de plus !"
Il jouait ses chansons les + célèbres, mais sur 500 compositions, difficile de se retrouver.

chi mai.jpgMon premier souvenir d'Ennio Morricone est la musique du Professionnel de Georges Lautner (Les tontons flingueurs). Film populaire typique avec Bébel, qui passait les dimanches soirs sur TF1 et me permettait d'oublier que le lendemain, l'école reprenait. J'avais l'habitude de voir l'acteur en casse-cou qui gagne tout, puis là, cette fin inattendue. Notre héros national se fait buter lâchement par derrière, juste avant de prendre sa liberté, l'hélico qui l'emportera au loin vers sa belle. Il s'effondre au ralenti en grimacant, sur l'air tristissime à souhait de Chi Mai.  (voir la scène en lien). Ils ont osé tué bebel. J'ai eu du mal à m'endormir ce soir-là.

Eh bien figurez-vous que cette fin n'était pas prévue ! Comme l'explique le réalisateur dans le documentaire "Maestro morricone, il était une fois en France", il devait sortir une "pantalonnade habituelle de Belmondo", qui triomphe au dénouement, mais Lautner a tourné trois fins : une où Bébel monte dans l'hélico, une où il meurt, et une 3ème où il en rajoute une couche avec Chi mai pour traumatiser toute la nation pour 4 générations. La musique a fait un tel effet que le cinéaste a décidé de garder cette version, au grand désespoir de son producteur qui pensait que tuer l'acteur fétiche des Français serait un fiasco. Un choc oui, mais pas un fiasco.

royal canin.jpgTraumatisme de Chi mai qui s'est renouvelé quelques années après, quand elle a été utilisée pour la pub Royal canin. Je ne comprends pas le publicitaire qui s'est dit : "Tiens, je vais mettre une musique super triste, ça va être vendeur. Puis je vais effrayer les enfants, ça va être marrant." Dans cette pub ici en lien, on voit un homme appeler son chien, puis l'animal courir sur les notes désespérantes de Chi mai. On ne voit pas le chien rejoindre son maître. Enfant, à cause de la mélodie déprimante, j'étais persuadée que le pauvre toutou était perdu et dès que la pub passait, je quittais la pièce en me bouchant les oreilles. Je l'ai retrouvée sur le net et je constate dans les commentaires qu'on est nombreux à avoir ressenti la même chose.
"Royal canin, le vrai respect du chien" pas le respect du gamin en tout cas. La pub et sa chanson ont été parodiée par Chabat avec les Nuls puis dans Astérix mission Cléopâtre.

Ce n'est qu'en commençant les cours d'italien que j'ai compris qu'on ne prononçait pas "chie mais" mais il n'y a que maille "qui maille". 3 ans à dormir au fond de la classe me servent juste à déduire que "qui jamais" ne doit pas être la bonne traduction. A priori ce serait plutôt une expression signifiant "qui donc ?" A osé écrire une chanson aussi déchirante ? Ennio Morricone.

A suivre, un autre traumatisme d'enfant dû au compositeur, avec la bande originale d'Il était une fois dans l'ouest. ("ouh ouh ouh houhououh.... ouh HOOOOOOU OOUUU oUUU OUUUUUH !")

18/04/2020

Christophe a retrouvé les paradis perdus

christophe 2.jpgDans ma veste de soie rose
Je déambule morose

Parce que Christophe est mort. En réalité j'erre dans l'appart en peignoir jaune. Le vent d'hiver souffle en avril, Christophe n'est plus. Le courant t'emporte, j'ai beau te serrer fort, notre amour fou se meurt.

Peut-être un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus

Oui je voudrais bien. Pour que demain ta vie soit moins moche sans Christophe, j'écoute ses albums en boucle. Mal comme, oh oui mal comme, de disparaître des hommes.

Dans ce luxe qui s'effondre
Te souviens-tu quand je chantais
Dans les caves de Londres
Un peu noyé dans la fumée
Ce rock sophistiqué

Oui je me souviens bien. Un concert à l'ambiance envoûtante, feutrée, intimiste, aux lumières rouges. Comme dans un bar clandestin en sous-sol. A l'image du beau bizarre. Dans ce dancing sans danseur, sous la boule ronde, parfums, lumières et couleurs qui se répondent.

Bandit un peu maudit, un peu vieilli,
Les musiciens sont ridés

Non tu n'étais pas démodé. Tu t'adaptais à ton époque, à tous les styles. Costume yéyé dans les années 60, rebelle épris de liberté précurseur de mai 68 avec Excusez-moi le professeur, ambiance psychédélique dans les années 70 avec Les paradis perdus, electro en 2016 avec Tangerine, jusqu'au remix trop moderne pour mémé de Succès fou en 2019, avec des rappeurs en auto tune qui rappellent PNL. "Fallait oser le faire".

Ce clavier que c'est joli
J'essaie de me rappeler

Mes chansons préférées. Evidemment, ces tubes qui ont bercé ma jeunesse, véritable patrimoine national que l'on connait tous :  la romantique Aline :
Et j'ai pleuré, pleuré
Oh! J'avais trop de peine
Mais dans cet orage, il a disparu

Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu'on dit avec les yeux
Parler me semble ridicule
Je m'élance et puis je recule
Devant une phrase inutile
Qui briserait l'instant fragile
D'un hommage
Et tous les longs discours futiles
Terniraient quelque peu le style
De ses funérailles.

Une chanson que j'affectionne particulièrement, mélancolique et onirique comme toujours, sonne comme une oraison funèbre :

Je regarde le ciel
Les mains tendues vers toi
Mon Dieu, si elle T'appelle
Parle-lui de moi
 
Voilà, c'est fait.

 

 

11/08/2019

Robin Williams, 5 ans déjà

robin williams,cinéma américainTexte initialement publié en août 2014.
Je reçois un sms : « Robin Williams est mort ! »
Habituellement j’apprends les tristes nouvelles par Twitter, mais là je suis dans mon trou perdu sans Internet. Je pense : « Mort de quoi ? Dans ce milieu, sûrement la drogue, le suicide… car il était jeune, 40 ans… » Puis l’angoisse m’étreint, j’ai un doute,  je relis le message… Non, ce n’est pas possible, j’avais mal vu ! Ce n’est pas Robbie Williams qui est mort, mais Robin, l’acteur ! (je vérifie : certains internautes ont confondu les deux et rendu hommage au chanteur).
Trop tard, chansonnite aigue oblige, je garderai en boucle toute la journée les paroles de la chanson Feel de Robbie Williams, qui correspondent peut-être aussi à l’état de Robin. Mais je remplace malgré moi real love par "life" :

robin will hunting.jpgI just wanna feel
Real love feel the home that I live in
Cause I got too much life
Running through my veins
Going to waste

I don't wanna die
But I ain't keen on living either
Before I fall in love
I'm preparing to leave her
Scare myself to death That's why I keep on running
Before I've arrived I can see myself coming

Au marché, je croise les vieilles commères du coin, qui connaissent tout le monde et colportent tous les potins (on les surnomme « les baboles » dans mon patelin). L’une d’elles achète des fleurs (pour fleurir la tombe de Robin ?)
Elle me voit : « Te fais une de ces têtes ! » (elle espère sans doute un nouveau ragot, mais oui, je suis en deuil !!) 
Moi, voix étranglée : - Robin Williams est mort !
Les vieilles, en chœur : - Qui dont ?
Ah, les péquenaudes ! Paysannes incultes, on voit que vous vous couchez à 20h comme les poules et que vous n’avez jamais regardé un film de votre vie ! (je rappelle que le seul film que ma grand-mère avait vu au cinéma était La vache et le prisonnier, en 1959…)
Moi : - Mais si, un grand acteur Américain…
- Oh ben moi l’Amérique, c’est loin ! (L’Amérique, l’Amérique, je veux pas l’avoir, et je l’aurai pas.)

robin williams,cinéma américainJe passe vite mon chemin et retourne chez moi, voir la seule source d’information disponible : les journaux télévisés. Je peux donc regarder en boucle les mêmes extraits : de films (« Goooood Morning Vietnaaaaam ! ») Lorsque Robin Williams reçoit l’oscar du meilleur second rôle pour Will Hunting : « Je veux remercier mon père, là-haut. Quand je lui ai dit que je voulais être acteur, il a répondu : « magnifique. Apprends quand même un deuxième métier au cas où, comme soudeur »

Difficile de parler de Robin Williams sans donner des évidences : un grand acteur, capable de faire rire comme d’émouvoir. Un clown triste. Un homme trop sensible, qui restait un grand enfant (Hook où il incarnait Peter Pan).
Je tombe dans le travers de l’identifier à ses rôles oui, mais chaque acteur montre forcément une part de lui-même dans ses personnages. Je n’imaginerais pas les solides Robert de Niro ou Lino Ventura incarner Peter Pan ou Madame Doubtfire… 

Le choc est encore plus terrible lorsque j’apprends que Robin Williams s’est suicidé. M’enfin ! Pourquoi ! Tout le monde l’aimait ! 
« Il était dépressif, accro à la drogue et à l’alcool ». Oui mais pourquoi ? Encore un cliché, mais j’imagine qu’il se sentait dépassé par son succès, que le public l’identifiait à ses rôles de gentil comique. Qu'il pensait ne pas mériter tant de marque d’affection, car évidemment, personne n’est tout noir ou tout blanc, il avait une face cachée, il n’était pas que le mec cool de service… 
Je suppose qu’il ne supportait pas le décalage entre la vie idéalisée de ses films et la réalité, qu’il ne supportait plus la pression et surveillance des médias, la perte de son anonymat. Qu’il sentait que les gens projetaient et attendaient beaucoup de lui, et qu’il ne se sentait plus capable de supporter un poids si lourd…

Comme la plupart des comiques, son humour servait à masquer sa trop grande sensibilité, son anxiété. Robin Williams était paraît-il un homme profond, cultivé, généreux, sensible aux malheurs du monde, qu’il portait sur ses épaules.
Comme la plupart des célébrités, il devait être seul au fond, à penser que les gens le côtoyait uniquement pour la gloire et les avantages qu’il représentait, et non pour ce qu’il était réellement… J’ai toujours les paroles de Feel en tête : 

robin williams docteur.jpgI just wanna feel
Real love and the love ever after
There's a hole in my soul
You can see it in my face
It's a real big place
Come and hold my hand
I wanna contact the living
Not sure I understand
This role I've been given

Robin Williams sentait sa carrière péricliter, avec des rôles moins intéressants, plus espacés, ou répétitifs : son dernier grand succès est Will Hunting en 1997, pour lequel il a reçu son unique oscar (du meilleur second rôle) puis  Photo obsession et Insomnia en 2002, deux films où il casse son image de gentil en incarnant des sociopathes. Il voyait la confiance des producteurs de cinéma, l’affection du public ou de ses proches s’éloigner. Mais  aussi la vieillesse et son déclin arriver (il avait 63 ans et un début de Parkinson). Ce sont des poncifs, mais malheureusement ils sont souvent vrais. Les gens ne se suicident jamais pour une seule raison, et c’est parfois un événement paraissant mineur qui fait déborder le vase… 

robin williams,cinéma américainPeut-être s’identifiait-il trop à ses rôles… Comme dans Le roi pêcheur, qui recherche le Saint Graal puis le perd, où il prononce ce beau discours (voir en lien) : « C'est à toi que je vais confier le Saint Graal, afin qu'il puisse guérir le cœur de l'homme. Mais l'enfant était aveuglé par d'autres visions, le rêve d'une vie de pouvoir, de gloire et de beauté (...) Le jeune enfant grandit, et sa blessure grandit en même temps. Jusqu’au jour où il n’a plus de raison de vivre. Il n’a plus foi en l’homme, pas même en lui-même. Il ne peut aimer, ni se sentir aimé. Il est las de la vie ici-bas. Il se laisse mourir. »

On ne saura jamais vraiment pourquoi il a fait ça. Il laisse un vide immense.
robin williams,cinéma américainComme beaucoup, je l’ai adoré dans Le cercle des poètes disparus, où il incarne le prof qu’on aimerait tous avoir. Comme j’aurais aimé qu’un prof me dise : « À présent dans cette classe, vous apprendrez à penser par vous-même, vous apprendrez à savourer les mots et le langage ! » Proche de ses élèves, compréhensifs, il les encourage à développer leurs capacités, sans se soucier du conformisme : "Je ne vis pas pour être un esclave mais le souverain de mon existence." « C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté. Cela fut, est et restera la vérité. » 

Son personnage dans Will Hunting est assez proche : cette fois-ci, un psychologue qui guide un jeune homme tourmenté, surdoué qui se trompe de chemin. (Matt Damon, auteur du scénario avec son ami Ben Affleck, pour lequel ils recevront un oscar).

robin williams,cinéma américainRobin Williams interprétait souvent des rôles proches du monde de l'enfance : Madame Doubtfire, où il se déguise en vieille nourrice pour voir ses gosses dont il n’a plus la garde. Jumanji, où il est prisonnier d’un jeu dont des enfants le libèrent (Kirsten Dunst, à 13 ans). L’acteur incarnait souvent de grands gamins : Hook de Steven Spielberg, où il joue Peter Pan. Jack de Coppola, un enfant dans un corps d’adulte. Le baron de Munchausen de Terry Gilliam, où il est le roi de la lune. J’aime aussi Robin Williams dans ses rôles de rêveur décalé , comme dans Le monde selon Garp, où il est écrivain.

Avec la littérature, l’enfance, l’imagination ; la dépression était un thème récurrent de son œuvre : Au-delà de nos rêves, adapté d’une nouvelle de Richard Matheson, où il plonge en enfer pour sortir sa femme coincée par la dépression. Le roi pêcheur, où il interprète encore un prof de lettres, qui a sombré dans la folie et vit dans un monde imaginaire depuis la mort de sa femme. Docteur Patch, inspiré de l’histoire vraie d’un docteur sorti d’une dépression grâce au rire…

Dépression qui aura raison de Robin Williams, lundi 11 août 2014. Il restera éternellement l’homme qui nous a fait rire, émus, et encouragé à croire en nos rêves : « Peu importe ce qu’on pourra vous dire, les mots et les idées peuvent changer le monde ». Les films et les acteurs aussi.

 

25/07/2019

Rutger Hauer, les larmes dans la pluie

rutger.jpg« Quelle expérience que de vivre dans la peur. Voilà ce que c’est d’être un esclave. J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir. »

C'est ce que vient de faire Rutger Hauer, auteur de ce monologue de Blade runner qui l'a rendu célèbre. Comme son personnage de robot réplicant plus humain que les hommes, il est décédé en 2019, à croire qu'il s'identifiait au rôle qui a marqué sa vie.

Comme beaucoup, j'ai découvert Rutger Hauer à travers ce rôle inquiétant et mystérieux. J'étais petite (on ne se demandait pas si j'étais devant un film adapté ou pas -j'ai vu alien trop jeune aussi par ex-) et je ne comprenais rien à ce film, le personnage me faisait peur, mais il m'a laissée une trace indélébile. Quand je le revois, je ressens les détails qui marquaient mon âme d'enfant et passeraient inaperçus aujourd'hui (le sourire effrayant de sa copine, la tristesse dans les yeux de celle de Harrison Ford...)

turkish.jpgJ'ai ensuite appris à connaître l'acteur à travers ses films de l'un de mes réalisateurs préférés, Paul Verhoeven. Ce dernier estime avoir perdu son alter ego. Les deux amis ont commencé leur carrière ensemble dans leur pays natal, les pays-bas. Je trouve que leur carrière néerlandaise est encore plus intéressante que l’hollywoodienne, car plus osée. Un vent de liberté souffle sur leur premier film, Turkish Delight. Le personnage de Rutger sème la pagaille au sein de la famille bourgeoise conservatrice de sa petite amie, atteinte d'une tumeur. L'amour, la rébellion et la peur de la mort, ces thèmes essentiels, jalonnent la carrière de l'acteur et du réalisateur : La chair et le sang, Soldiers of orange, Katie Tippel...

A l'image de ses personnages, Rutger Hauer était un rebelle. A 15 ans, il plaque tout pour devenir marin, mais ne peut pas faire carrière car il est daltonien (comme moi). Il choisit alors un autre moyen d'évasion en devenant comédien. L'amour de la mer persiste dans son engagement écologique et son soutien pour Sea Shepherd.

Les rôles les plus marquants de Rutger Hauer :
1973 : Turkish delight de Paul Verhoeven 
1975 : Katie Tippel de Paul Verhoeven 
1982 : Blade runner de Ridley Scott
1985 : La Chair et le Sang de Paul Verhoeven 
1985 : Ladyhawke, la femme de la nuit de Richard Donner
1986 : Hitcher de Robert Harmon
2002 : Confessions d'un homme dangereux de George Clooney
2005 : Sin City de Frank Miller
2005 : Batman Begins de Christopher Nolan 

 

10/10/2018

Avec Aznavour, je me voyais déjà...

aznavour.jpgJ'avais démarré un texte plus classique avec biographie, mais comme vous avez dû voir les 2789 reportages qui répètent la même chose, inutile d'en rajouter une couche.
L'artiste apparaissait encore récemment à la télé, arborant un étonnant blouson de jeune rebelle comme l'homme à la moto ("avec un aigle sur le dos") ou le personnage de Drive :
"Comment vous voyez-vous à 100 ans ?
- Vivant d'abord bien sûr ! Je me vois comme maintenant.
- Fringant, sur scène...
- Oui ça je suis toujours fringant, c'est vrai, mais il n'y a aucune raison de changer."

Et pourtant, Aznavour est décédé 2 jours après.
Et pourtant, et pourtant
Sans un remords, sans un regret je partirai

Une amie journaliste me révélait que des confrères ayant rédigé la rubrique nécrologique d'Aznavour des dizaines d'années auparavant ont rendu l'âme avant lui. Ce type d'article est souvent écrit à l'avance pour les futures morts les plus probables, afin que les médias publient dès l'annonce du décès. Donc pas comme mémé train de retard quand elle finit le boulot (j'ai bien tenté d'écrire discrètement sur mon lieu de travail le jour-même, mais mon texte a disparu avec le message quotidien "oups, désolé, mozilla a planté".)
Après avoir épuisé ses biographes, on pensait Aznavour immortel à l'instar de Serrault dans Le viager.
Et pourtant, et pourtant
Je marcherai vers d’autres cieux, d’autres pays

Pépé a tout de même vécu 94 ans. Il allait entamer une tournée, et justement je comptais prendre des places en me faisant la réflexion "il faudrait que je le voie sur scène avant qu'il ne soit trop tard".

Aznavour est mort dans son bain, comme la chanteuse Maurane en mai dernier, et comme Claude François. Trois chanteurs. Atteinte de chansonnite aiguë et star internationale, je me sens aussi visée. Moi qui déplorais de ne jamais avoir possédé de baignoire dans mes logements miteux, oh putain ce qu'il est blème, mon HLM, et de prendre un bain tous les 4 ans comme Hagar le viking, je suis finalement bien contente de n'avoir qu'une simple douche de 50 cm carrés, où je me cogne systématiquement contre le robinet en le poussant par inadvertance sur "brûlant comme l'enfer" ou "glacé comme le sourire de Mylène Farmer" ( mais a-t-elle déjà souri ?)
Une autopsie a été pratiqué sur Aznavour, si jamais il nous avait fait une Claude françoisite ou que quelqu'un l'avait assassiné (comme cet épisode remarquable de Faites entrer l'accusé où une femme jette un sèche-cheveux aux fils dénudés dans le bain de sa "meilleure amie" parce que cette dernière a plus de succès qu'elle en boîte de nuit).

Mais on n'est pas chez Hondelatte, la mort d'Aznavour est de cause naturelle. Les médias ont supposé que la famille allait se déchirer comme pour Jauni, car la fortune de la célébrité est estimée à 145 millions, une petite bagatelle. Ne comptez pas sur moi (cas de le dire, haha) pour vous faire le résumé, vous pouvez regarder BFM tout seul, c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pousser l'investigation si loin, je ne suis pas reporter de guerre.

Je n'ai regardé aucune télé sur le sujet, juste parcouru quelques articles et l'incontournable wikipédia. J'ai noté que l'artiste a connu le succès tardivement, à 36 ans, ce qui m'a laissé l'espoir de connaître enfin le haut de l'affiche, jusqu'à ce que je me rende compte de mon âge réel qui est beaucoup plus avancé que mon âge mental ("je sais que c'est pas vrai mais j'ai 10 ans"). Ça m'a donné envie de relire cet article que j'avais écrit, l'un de ceux qui a connu le plus de succès, en attendant de renouer avec un jour :

Je me voyais déjà en haut de l'affiche
En dix fois plus gros que n'importe qui mon nom s'étalait
Je me voyais déjà adulé et riche
Signant mes photos aux admirateurs qui se bousculaient

 

04/10/2018

Aznavour emmené au pays des merveilles

aznavour.jpgJe ne sais trop que dire, ni par où commencer
Les souvenirs foisonnent, envahissent ma tête
Et mon passé revient du fond de sa défaite
Non je n'ai rien oublié, rien oublié...

... des chansons d'Aznavour que j'aimais.
J'ai découvert le chanteur à travers mon acolyte de toujours, Radio Nostalgie, qui me réveille depuis l'enfance. Mais mon principal souvenir lié à Aznavour reste celui-ci :

Le matin du premier jour du baccalauréat. Le bac. Événement que j'appréhende depuis l'école primaire, et qui a hanté les nuits de mon année de terminale, avec mes premières insomnies complètes sans fermer l’œil une minute. Le bac, cette abomination pour les élèves timides.
Je m'étais déjà allègrement plantée en français, alors qu'en série littéraire avec 18 de moyenne. Le médecin m'avait prescrit de l'euphythose, les comprimés contre le stress qui n'ont jamais fonctionné sur moi. Je me souviens en avoir pris 36. J'angoissais tellement que mon bras inondé de sueur était resté collé à la page de mon livre de français, qui gondolait. La prof compatissante ou qui devait me prendre pour une demeurée, me posait des questions de plus en plus simples, comme "qui sont les personnages ? " Cette attitude m'avait humiliée car je connaissais les réponses, mais elles refusaient de sortir. Mon bourreau m'a mis une note au pif, 6, ce qui devait correspondre à trois points par mots prononcés.
Et ce n'était que le bac français. Dénouement pathétique pour celui de terminale : je ne suis même même pas allée au rattrapage. Pour me punir, ma mère m'a exilée un an dans le trou perdu de la cambrousse, où j'étais (mal) vue comme la citadine. Je devais prendre tous les matins un car qui ne me ramenait chez moi que 10 interminables heures plus tard. Chaque matin, j'étais en retard (comme toujours aujourd'hui) et je courais après le bus scolaire.

Le premier jour du bac, je déroge à cette règle en étant à l'heure à l’arrêt du car. Je ne veux pas risquer de manquer l'épreuve de philo, la plus importante pour un littéraire, avec le quotient le plus élevé. Je ne veux pas encore rater mon bac et passer une année supplémentaire dans ce trou. Je veux rentrer à la fac pour enfin étudier la matière qui m'intéresse : le cinéma.
Pendant le trajet, la tension monte : "Il faut absolument que je le décroche cette fois". Les autres élèves ne paient pas de mine non plus. Une ambiance pesante s'installe, un silence inhabituel pour ce bus où règne normalement un joyeux brouhaha, les éclats de voix des élèves turbulents, et les remontrances du chauffeur. Pour une fois, les ados restent sages. Je me souviens des visages crispés, des regard perdus dans le vide ou agrippés aux feuilles de révisions, des yeux fermés comme en prière silencieuse "faites qu'on tombe sur les passions ou le désir comme sujet ! Faites que je l'aie !"

Soudain, le chauffeur interrompt les méditations silencieuses et met la radio. Les studieux penchés sur leurs notes lèvent le nez, l'air choqué : "Comment ! Je ne peux pas réviser dans ces conditions moi !"
Je suis surprise que le chauffeur ose interrompre le silence religieux, mais le flot des pensées négatives et stressantes s'interrompt lui aussi. Car je me mets à écouter les paroles.
La radio commence à diffuser Aznavour, Emmenez-moi.
Vers les docks, où le poids et l'ennui me courbent le dos
Ils arrivent, le ventre alourdi de fruits, les bateaux

Je fais le parallèle avec ma situation : l'ennui m'a courbé le dos toute ma scolarité. Je n'ai pas envie d'être ici, je subis la situation, le poids des exigences de la société qui estime que le bac est indispensable. Mon ventre gargouille, le peu que j'ai réussi à avaler me pèse sur l'estomac. D'ailleurs j'entends d'autres panses se manifester aussi. Lorsque je regarde mes camarades, je les remarque attentifs, le visage enfin éclairé : eux aussi écoutent attentivement la chanson :

azna 2.jpgIls viennent du bout du monde
Apportant avec eux des idées vagabondes
Aux reflets de ciel bleu, de mirages
Traînant un parfum poivré de pays inconnus
Et d'éternels étés où l'on vit presque nu
Sur les plages

Moi qui n'ai connu, toute ma vie
Que le ciel du nord
J'aimerais débarbouiller ce gris
En virant de bord

Mais oui ! Moi aussi je veux quitter ce bled pourri où il pleut tout le temps, je veux réussir mon bac pour enfin partir d'ici et réaliser mes rêves !
Cette pensée nous traverse tous. Un lycéen se met à chanter le refrain avec Aznavour :

Emmenez-moi au bout de la terre
On le regarde, étonné, amusé. Puis le chauffeur monte le volume de la radio, et chante à son tour. Il fait le geste d'un chef d'orchestre pour nous inciter à le suivre. Ça fonctionne. Un, deux, puis trois, puis tous les élèves se mettent à chanter le refrain en chœur :
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

Au deuxième refrain, tous les lycéens, même les réfractaires qui souhaitaient réviser, chantent le plus fort possible, avec entrain, en se balançant de droite à gauche au rythme de la musique, bras-dessus bras-dessous avec son voisin. Certains se lèvent, habituellement le chauffeur s'époumone au moindre mouvement "restez tranquilles à vos places !" mais là il ne dit rien, ou plutôt il continue à chanter Emmenez-moi.
A la fin de la chanson, qui correspond à l'arrivée au lycée où l'on va passer notre bac, tout le monde applaudit. On applaudit notre performance, et la prochaine qui va arriver dans quelques instants en passant l'épreuve de philo. A ce moment-là, je sais que grâce à Charles Aznavour et sa chanson Emmenez-moi, grâce à l'énergie et l'espoir que le chanteur m'a transmis, je vais réussir mon bac.
Merci Charles, tu as atteint le pays des merveilles aujourd'hui.