Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/03/2021

La nuit, j'écrirai des soleils

nuit soleil.jpgBoris Cyrulnik a popularisé le concept de résilience. J'apprécie sa douceur et son optimisme. J'ai lu quasiment tous ses livres, mon préféré reste "autobiographie d'un épouvantail".
Ce dernier ouvrage promettait de me plaire : le neuropsychologue constate que la majorité des écrivains, surtout du 19e, étaient orphelins. Il en conclut que l'art a transcendé leur manque. L'écriture leur a aussi permis de sortir de l'isolement, en créant une communion d'émotions partagée par les lecteurs.
C'est justement un constat que j'ai fait jeune, en lisant les biographies en postface de mes livres scolaires. Je me disais qu'un jour, si j'ôtais mon poil dans la main (à ce niveau on peut carrément parler d'un cheveu de Raiponce) je ferais des recherches pour le démontrer. Cyrulnik a bossé à ma place, ouf. 

L'avantage et l'inconvénient à la fois, c'est qu'il se répète, à travers toute son œuvre mais aussi dans le même bouquin. Par exemple, dans un précédent livre (je ne sais plus lequel), il citait un enfant qui réussit à se cacher lors d'une rafle allemande. Dans son autobiographie, il raconte encore cet épisode, mais en avouant que cet enfant, c'était lui, sans dire qu'il l'avait déjà révélé anonymement.
Cyrulnik ne manque ni de cohérence ni d'organisation, mais il a tellement peur de ne pas être compris du grand public en expliquant des concepts psy (attachement secure/insecure, résilience, etc...) qu'il reformule ses phrases (j'ai le même souci). Comme j'ai la mémoire qui flanche, je me souviens plus très bien, ce procédé m'arrange, mais Boris devrait peut-être consulter un confrère pour ce problème de radotage.

J'ai pris 6 pages de notes sur le bouquin. Je vous en livre 2, en 2 parties. J'ai regroupé les extraits qui traitent de l'écriture, en enlevant ceux qui détaillent les concepts psys. Je n'ai pas suivi l'ordre du livre, car parfois, l’auteur parle d'un sujet, puis d'un autre, pour revenir plus loin sur le premier thème. 

Besoin du manque pour créer :

p 85 : " Le manque aiguillonne le plaisir de vivre, c'est dans le noir qu'on espère la lumière. Sous la pluie on attend le soleil, en prison on rêve de liberté. "Ecrire pour sortir de prison ou pour oublier qu'on n'a pas de famille" dit l'écrivain T. Ben Jelloun. Que voulez-vous écrire quand on est aimé par de braves gens, qu'on se routinise à l'école, quand on gagne sa vie avec un petit boulot ? Rien. Rien à dire, rien à écrire. Normal quoi. rien.
Sans manque, nous n'aurions rien à créer. Sans rêves, nous serions inertes. Notre existence ne serait qu'un vide, un non sens pire que la douleur.

p 133 : "Quand il n'y a pas d'autre à aimer, on se replie sur soi. Mais quand on aime un autre et qu'il vient à manquer, il faut des mots pour combler le vide. Cela explique pourquoi "la fréquence de l'orphelinage ou des séparations précoces dans les populations créatives est un fait frappant". (André Haynal, dépression et créativité)
Vite, un récit pour évoquer ce qui a disparu. Sur 35 écrivains français les plus célèbres du 19e, 17 ont subi une perte, mort ou séparation d'un ou des deux parents. Balzac, Hugo, Rimbaud, Dumas, Maupassant mais aussi Baudelaire, Rousseau, Poe, Voltaire, Dostoïevski... Plus tard, Mallarmé, Sartre, Cocteau, Genet...
Les récits qu'on construit pour remplir ce vide créent un sentiment d'existence, malgré tout."

p 111 : "Un deuil est une perte douloureuse qui contraint à la créativité. "
Une création naît de l’absence, c'est ainsi qu'elle parvient à tisser des liens invisibles.
p 296, conclusion : "Je ne suis plus seul au monde, les autres savent, je leur ai fait savoir. En écrivant j'ai raccommodé mon moi déchiré ; dans la nuit, j'ai écrit des soleils."

12/11/2020

Je fais de toi mon essentiel

gaston livre pas dispo.jpg"Comment s'en sortir sans sortir ? Lire des livres délivre." Pourtant le gouvernement a ordonné la fermeture des librairies. Un confinement suppose des restrictions, on ne pouvait pas laisser tous les commerces ouverts. Le problème est de s'accorder sur ceux qui obtiennent le sésame (les supermarchés ou au contraire, les petites boutiques comme en Espagne ?) Qu'allait-on supprimer ? L'accès aux coiffeurs, aux fleurs, au chocolat ? Quels produits sont considérés essentiels ?
Je fais de toi mon essentiel
Celle que j'aimerai plus que personne
Ma tartiflette
Les produits de beauté ont d'abord été jugés superflus. J'avais une pensée narquoise émue pour les mecs découvrant le vrai visage de leur copine sans artifice. Je n'utilise pas de maquillage, je suis naturellement belle. Non en réalité, c'est que je n'aime pas me maquiller, le fond de teint me colle comme du plâtre, quand je l'enlève, ma peau sensible brûle. J'ai l'impression de ressembler à un clown peint (et plutôt celui de Ca que Zavatta) et comme mes yeux pleurent à cause du vent/du froid/de la bêtise humaine/de la fin du Tombeau des lucioles-de Six feet under, le mascara coule et je me transforme en panda.

fahrenheit.jpgLe maquillage a finalement été rétabli, et l'accès aux livres, supprimé, jugé non essentiel.
"Nous vivons dans une société où beaucoup croient que les bibliothèques et autres activités culturelles sont d'une importance mineure. Comme si apprendre à penser était une chose qui se fait naturellement, comme apprendre à marcher. Apprendre à penser est la suite d'un travail acharné et d'un effort constant. Chaque jour, la lecture diminue et la pensée analytique aussi (...) La capacité à penser clairement et logiquement conduit à de bonnes décisions et je crois que la capacité de penser clairement augmente avec la capacité de lire." Stephen King, Le mal nécessaire. (dispo jusqu'au 21/12)

Beaucoup ont profité du premier confinement pour lire, loisir qu'ils ne prenaient pas le temps de faire auparavant. La fermeture des librairies a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux. Un pas de plus et on brûle les ouvrages comme dans Fahrenheit 451 !

La polémique était telle que le gouvernement a fait machine arrière. il a réautorisé les librairies, comme pour le maquillage ? Non, il a demandé aux grandes surfaces qui vendaient des livres de ne plus le faire.
Un peu comme un parent qui arbitre maladroitement un conflit entre ses mioches :
Avec l'un qui chouine "Pourquoi Gaston il a le droit de jouer à Mortal combat et pas moi !"
Et qu'au lieu d'expliquer "C'est parce qu'il est plus grand que toi !"
Le parent s'énerve "Eh bien puisque c'est comme ça, plus personne ne joue ! Je confisque la play station !"

On arrive donc à des situations ubuesques, où les grandes surfaces sont ouvertes, mais l'accès aux rayons des livres est interdit. Si l'on veut un livre, il faut faire la queue à l'accueil, le commander, pour le recevoir quelques jours plus tard dans ce même magasin.

vente de livres interdite.jpegSi le supermarché est déjà ouvert, je ne vois pas en quoi fermer des allées empêchera la propagation du virus. Au contraire, plus on cloisonne les gens dans un espace restreint, plus l'épidémie circule facilement. Lorsqu'on me colle trop dans les magasins, je me réfugie dans les allées où les gens ne viennent pas (à côté des choux de bruxelles).
Comme si le problème venait des livres et non de la propagation du virus.

Je ne suis pas la seule à m'étonner. A en croire les nombreuses réactions indignées contre la fermeture des petits commerces, les Français passeraient leur temps dans les librairies de quartiers et consommeraient les livres comme des pâtes ou du PQ. Ca me fait un peu penser aux nombreux téléspectateurs affirmant qu'Arte est leur chaîne préférée, alors que l'audimat les contredit.
Dans ma cambrousse, l'unique librairie du village a fini par fermer faute de clients. Les seuls accès aux livres restaient le supermarché, et désormais, internet seulement. Beaucoup estiment que les lecteurs se retourneront fatalement vers Amazon, mais moi je n'ai jamais rien acheté sur internet, je n'ai donc jamais utilisé ce site, je n'engraisse pas Jeff Bezos. 

Ceux qui déplorent la fermeture des petites librairies sont souvent de grands consommateurs de livres. Sur internet, j'ai remarqué qu'ils aiment bien afficher leur  PAL ( "Prêt à lire")  et c'est un peu à celui qui en aura une plus grosse que celle du voisin. Ca me donne l'impression que le livre est plus un objet de consommation et de symbole d'érudition qu'un véritable outil de connaissance, car ces mêmes personnes se plaignent aussi de ne pas arriver au bout de leurs livres et d'en acheter de nouveaux alors qu'ils en ont encore non lus qui s'accumulent. 
Je lis beaucoup de livres, mais j'en achète guère et ma bibliothèque est peu fournie. Les DVD, c'est encore pire : je n'en possède que 5, tous offerts, et pourtant je regarde un film par jour. 

Evidemment je me désole pour les libraires, mais moi ce qui me perturbe surtout dans mon quotidien, c'est la fermeture des bibliothèques. Les livres, je ne les achète pas, je les emprunte. Ils coûtent chers, et quand on en lit un par semaine, ça représente une somme. De plus, je ne saurais pas où les placer dans mon 20 mètres carrés. Pour tenir jusqu'à la fin du confinement, il ne me reste que 2 livres, (Les nouvelles solitudes et les Narcisse de Marie-France Hirigoyen). Ils devraient me suffire pour la fin du confinement dans 2 semaines, mais quelque chose me dit que l'on ne sortira pas début décembre comme initialement prévu... Pas grave, je relirai les rares ouvrages que je possède, comme Idées noires de Franquin ou Le misanthrope de Molière !

 

27/06/2020

Le cactus

travail,chômage,comment supporter ses collèguesLe monde entier est un cactus
il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il y a que des cactus
Moi je me pique de le savoir

J'ai commencé jeune ma vocation de glandeuse mauvais esprit en prenant comme modèle Gaston Lagaffe, puis ado en lisant le cultissime Le droit à la paresse de Paul Lafargue. J'engloutis les récits et documentaires sur le travail (Libre et assoupi, ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés, L'open space m'a tuer, Malaise au travail, le harcèlement moral). Je savais que j'allais subir ce qui étaient décrits dans ces oeuvres sans même avoir encore commencé à trimer.

Je relis pour la troisième fois Bonjour paresse après l'avoir prêté à une personne indigne de le lire et comprendre. Pourtant, Corinne Maier (dont j'ai lu quasiment tous les livres, comme le génial No kid) me prévient dès l'introduction :
"Avertissement : ami individualiste, passe ton chemin
Toi l'individualiste, mon frère d'armes et de coeur, ce livre ne t'est pas destiné, car l'entreprise n'est pas pour toi. Le travail dans les grandes sociétés ne sert qu'à menotter l'individu qui, laissé à lui-même, se servant de son libre entendement, pourrait se mettre à réfléchir, à douter, voire, qui sait, à contester l'ordre ! Et cela, ça n'est pas possible. Si l'individu se trouve parfois porteur d'idées nouvelles, il ne faut à aucun prix que celles-ci dérangent le groupe. Il est clair que dans un monde où il est conseillé d'être souple, bien vu de changer son fusil d'épaule toutes les cinq minutes et en rythme avec les autres, l'individualiste est brandon de discorde. Aussi, on lui préfère le pleutre, le mièvre, l'obéissant, qui courbe le dos, joue le jeu, se coule dans le moule et, finalement, réussit à faire son trou sans faire de vagues.

travail,chômage,comment supporter ses collèguesOr non seulement notre sauvageon individualiste est incapable de faire comme les autres, mais quand en plus il a des idées arrêtées, il renâcle au compromis : il inspire donc légitimement la méfiance. Les DRH le voient venir de loin: raideur, obstination, entêtement, sont les qualificatifs qui fleurissent dans son dossier à la rubrique graphologie. Et cela, ne pas savoir se plier, c'est moche; moche de sortir du travail dès sa tâche de la journée accomplie; moche de ne pas participer au pot de fin d'année, à la galette des rois, de ne pas donner pour l'enveloppe du départ en retraite de Mme Michu; moche de rentrer à l'hôtel en trombe dès la réunion terminée avec les partenaires; moche de repousser le café proposé pendant la pause-café, d'apporter sa gamelle alors que tout le monde déjeune à la cantine.

Ceux qui se comportent ainsi sont considérés par leurs collègues comme des cactus de bureau car la convivialité est exigée, sous forme de pots, de blagues convenues, de tutoiements et de bises hypocrites (toutes choses à simuler sous peine d'exclusion).
Mais peut-être nos plantes rugueuses ont parfaitement compris quelle était la limite à ne pas franchir entre le travail et la vie personnelle. Peut-être ont-elles réalisé qu'être tout le temps disponible pour une succession invraisemblable de projets, dont la moitié sont complètement idiots et l'autre moitié mal emmanchés, c'est à peu près comme changer de partenaire sexuel 2 fois par an : quand on a 20 ans, la chose peut avoir son charme mais, au fil des années, cela finit par devenir franchement une corvée."

Je réponds en tout point à la description du cactus donné par l'autrice.
Suite demain

 

 

 

 

15/04/2020

Fun home

fun home.jpgNon ce n'est pas un article sur mon confinement dans un trou de 20 mètres carrés, mais presque : une histoire vraie se déroulant dans un funérarium.
J'ai évoqué Alison Bechdel dans mon article sur Tout peut changer, le documentaire sur la place des femmes dans le cinéma. L'autrice a élaboré un test pour mesurer le sexisme dans les films
- Il doit y avoir au moins deux femmes nommées (nom/prénom) dans l’œuvre
- qui discutent ensemble
- et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.
Le verdict est sans appel : environ 60 % des films échouent au test.

Mais ce n'est pas à travers son attachement à la cause féministe que j'ai connu Alison Bechdel, mais tout simplement parce qu'elle écrit des bd biographiques, et comme je suis férue du genre, j'en ai lu deux pour le moment.
J'ai beaucoup apprécié sa plus connue, Fun home. Titre ironique, car l'auteure a passé son enfance dans un funérarium, où son père, un être peu aimant et psychorigide, exerçait. Forcément le lieu et le thème, mêlant humour macabre et mélancolie, m'évoquent Six feet under, la géniale série d'Alan Ball (American beauty).
Alison suppose que son père s'est suicidé car il n'assumait pas sa bisexualité. Très fun donc. 

alison bechdel.jpgAprès son père, l'autrice décortique cette fois-ci ses relations avec sa mère, dans le roman graphique C'est toi ma maman ?
Non ce n'est pas pour les enfants de 3 ans. Élu à l'unanimité de moi-même grand vainqueur dans la catégorie "titre le plus niais". J'ai moins apprécié ce livre. L'auteure emploie un jargon psy intello parfois plombant. Elle relate sans tendresse ses rapports avec sa mère, mais aussi avec ses différentes petites amies, son homosexualité, et sa psy. Elle prend bien soin de répéter trois fois que son analyste lui confie qu'elle la trouve "adorable" : "je vous aime beaucoup". Un contre-transfert fréquent mais qui pourrait flinguer la carrière de la psy et que la patiente aurait pu taire, par respect pour cette personne qu'elle admire tellement, et dont elle tombe amoureuse. Comme tous les 4 matins à priori : elle change de partenaires comme de chemises, en ayant plusieurs à la fois, ne sachant pas ce qu'elle veut, ni ce qu'elle ressent.
Une fille très compliquée que j'ai du mal à apprécier pleinement. Ses confidences très poussées me mettent parfois mal à l'aise. Elle se plaint beaucoup de ses parents, mais je trouve sa mère plutôt cool de ne pas s'offusquer de voir le linge sale familial étalé en place publique. Faites des gosses, ils vous le rendront au centuple.
Moralité : mieux vaut adopter un chat, il n'ira pas raconter dans une bd que vous ne lui avez pas donné assez de croquettes. Et il héritera de votre fortune, comme Poupette avec Lagerfeld.

Fun home

fun home.jpgNon ce n'est pas un article sur mon confinement dans un trou de 20 mètres carrés, mais presque : une histoire vraie se déroulant dans un funérarium.
J'ai évoqué Alison Bechdel dans mon article sur Tout peut changer, le documentaire sur la place des femmes dans le cinéma. L'autrice a élaboré un test pour mesurer le sexisme dans les films
- Il doit y avoir au moins deux femmes nommées (nom/prénom) dans l’œuvre
- qui discutent ensemble
- et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.
Le verdict est sans appel : environ 60 % des films échouent au test.

Mais ce n'est pas à travers son attachement à la cause féministe que j'ai connu Alison Bechdel, mais tout simplement parce qu'elle écrit des bd biographiques, et comme je suis férue du genre, j'en ai lu deux pour le moment.
J'ai beaucoup apprécié sa plus connue, Fun home. Titre ironique, car l'auteure a passé son enfance dans un funérarium, où son père, un être peu aimant et psychorigide, exerçait. Forcément le lieu et le thème, mêlant humour macabre et mélancolie, m'évoquent Six feet under, la géniale série d'Alan Ball (American beauty).
Alison suppose que son père s'est suicidé car il n'assumait pas sa bisexualité. Très fun donc. 

alison bechdel.jpgAprès son père, l'autrice décortique cette fois-ci ses relations avec sa mère, dans le roman graphique C'est toi ma maman ?
Non ce n'est pas pour les enfants de 3 ans. Élu à l'unanimité de moi-même grand vainqueur dans la catégorie "titre le plus niais". J'ai moins apprécié ce livre. L'auteure emploie un jargon psy intello parfois plombant. Elle relate sans tendresse ses rapports avec sa mère, mais aussi avec ses différentes petites amies, son homosexualité, et sa psy. Elle prend bien soin de répéter trois fois que son analyste lui confie qu'elle la trouve "adorable" : "je vous aime beaucoup". Un contre-transfert fréquent mais qui pourrait flinguer la carrière de la psy et que la patiente aurait pu taire, par respect pour cette personne qu'elle admire tellement, et dont elle tombe amoureuse. Comme tous les 4 matins à priori : elle change de partenaires comme de chemises, en ayant plusieurs à la fois, ne sachant pas ce qu'elle veut, ni ce qu'elle ressent.
Une fille très compliquée que j'ai du mal à apprécier pleinement. Ses confidences très poussées me mettent parfois mal à l'aise. Elle se plaint beaucoup de ses parents, mais je trouve sa mère plutôt cool de ne pas s'offusquer de voir le linge sale familial étalé en place publique. Faites des gosses, ils vous le rendront au centuple.
Moralité : mieux vaut adopter un chat, il n'ira pas raconter dans une bd que vous ne lui avez pas donné assez de croquettes. Et il héritera de votre fortune, comme Poupette avec Lagerfeld.

04/04/2020

Maus, une biographie fascinante

Maus 2.jpgL’auteur, Art Spiegelman, raconte la vie de son père, rescapé des camps de concentration. C'est absolument fascinant. Il en ressort que ceux qui s'en sont sortis parmi l'entourage du père sont souvent les plus débrouillards, mais aussi les plus riches, qui pouvaient monnayer des vivres et passe-droit; ainsi que les moins scrupuleux, qui n'ont pas hésité à dénoncer ou voler les autres pour survivre (les kapos). Le manque de solidarité parmi les persécutés qu'il a croisés est frappant et illustre la phrase "la fin justifie les moyens". J'ai été particulièrement choquée par le cousin qui accepte les diamants des grands-parents en échange de leur liberté, mais les trahit et les envoie quand même, des membres de sa famille en plus, vers une mort certaine. 

Le roman graphique est surtout connu pour son témoignage sidérant sur les camps de concentration, mais autant que la vie de juifs traqués pendant la guerre, dont j'ai vu énormément de témoignages dans les innombrables documentaires consacrés au sujet, j'ai aussi retenu de cette biographie la personnalité ambiguë et manipulatrice du père. Ce dernier a épuisé toutes les femmes de sa vie (qui ne sont pas en moi réunies) (ma culture est phénoménale). Sa première petite amie était folle de lui, prête à tout pour lui, mais il s'en fichait royalement. Il l'a jetée du jour au lendemain, après 4 ans de bons et loyaux services, pour la remplacer par une femme qu'il venait de rencontrer, encore plus utile pour lui : issue d'une famille de commerçants très riches, elle a pu lancer sa carrière. Cette deuxième femme, la mère de l'écrivain, a fini par se suicider. Elle avait également écrit ses souvenirs de guerre, mais le père a osé jeter ce témoignage inestimable ! Sa dernière épouse, qu'il considére comme une bonne à tout faire et son souffre-douleur, finit par se barrer avant de finir elle aussi suicidaire, complètement timbrée et essorée par ce vampire.

Avec ses troubles psychiques, le père témoigne des ravages des traumatismes de guerre, de la faim et de la persécution. Toute sa vie, il reste dur, obsessionnel, paranoïaque, atrocement radin (si jamais une autre famine devait survenir). Il domine, contrôle et manipule son entourage (dans l'illusion de contrôler sa propre vie). Il a souffert, les autres doivent souffrir aussi. Comme Marthe Villalonga qui tyrannise Guy Bedos dans Nous irons tous au paradis, le père fait croire qu'il est au seuil de la mort pour que son fils, terriblement inquiet, lui rende visite ! Le père aime rabaisser sa famille, en jetant par exemple le manteau de son rejeton sans le prévenir, pour le remplacer par une blouse d'ado ridicule, alors que le fils est déjà adulte, etc. Le livre fourmille d'exemples de la personnalité perverse du père.
Un livre essentiel sur la guerre et les traumas qu'elle engendre. A lire absolument.

20/01/2020

Jean-Claude Romand, le roman d'un menteur

romand.jpgJean-Claude Romand, le narcissisme criminel, de Denis Toutenu et Daniel Settelen.
Pour fêter la grande nouvelle de ce début d'année, le retour de Faites entrer l'accusé♥, la meilleure émission juridique de la télé française, quoi de mieux qu'évoquer l'affaire Romand. De toutes les histoires criminelles, celle-ci reste ma préférée, elle
m'a toujours fascinée. Je me souviens des reportages télé de l'époque, puis d'avoir lu le formidable L'adversaire d'Emmanuel Carrère, d'avoir vu le faites entrer l'accusé sur le sujet (à voir en lien), le documentaire Le roman d'un menteur (en lien) et les films sur l'histoire (L'emploi du temps etc)... Il ne me restait plus que le témoignage des psys qui ont interrogé le criminel dans cet ouvrage.

romand famille.jpgRomand porte bien son nom : sa vie est un roman. Comment peut-on mentir à tous pendant 20 ans ? Ce personnage hors du commun voulait être médecin pour séduire la femme qu'il aime, mais il rate sa première année. Plutôt que d'assumer sa défaite, il fait croire qu'il a réussi. Qu'il poursuit ses études, devient docteur, et puis carrément membre de l'OMS... Quitte à mentir pour se la péter, autant revendiquer directement le poste le plus prestigieux.

Pour obtenir le train de vie digne de son prétendu rang, il escroque ses proches, parents, beaux-parents, leur faisant croire à des placements miraculeux en Suisse. Il va même jusqu'à profiter de la détresse de malades en fin de vie, en leur vendant à prix d'or un prétendu nouveau médicament anti-cancer pas encore sur le marché.  Sa famille pense qu'il voyage partout dans le monde ou fait des conférences avec Kouchner (soi-disant un intime), mais il passe en réalité sa vie sur des parkings et des bibliothèques. A combler ses journées en se plongeant dans les livres, il obtient ainsi un vrai savoir médical qui impressionne ses amis devenus de vrais médecins eux, dont un cardiologue qui déclare "à côté de gens comme ça, on se sent tout petit".

Quand ses proches ont enfin des soupçons (après 20 ans, il était temps !) ou réclame leur argent, comment avouer qu'il leur a menti, qu'il n'est pas le grand chercheur de l'OMS qui épate la galerie, mais un chômeur au RSA criblé de dettes ? Impossible, alors il les zigouille (ou tente de le faire). Femme, enfants, parents, beaux-parents, maîtresse, et même le chien (oh non, pas lui !)

Une étude de première main puisqu'elle est écrite par les psys chargés de conclure si Romand était apte à être jugé. On sent que les auteurs ont été affectés et surpris par ce criminel hors-norme. Romand raconte les faits sordides avec une froide précision, avec un regard extérieur, comme s'il ne parlait pas de lui. Il est arrogant, établit lui-même son diagnostic, se veut plus compétent que les professionnels. Il se pose en victime, il n'est pas quelqu'un qui a commis des crimes atroces, mais quelqu'un à qui il est arrivé des choses effroyables.
Après cette étude de personnalité, les psy ont considéré que Romand pouvait comparaître devant une cour d'assises. Il n'est pas fou, "juste" ultra narcissique, son image comptait plus que tout pour lui. Sans réelle personnalité, il ne vivait que pour le paraître, l'idéal qu'il renvoyait. Il pensait qu'être riche, avoir un haut statut social, fréquenter des gens hauts placés (Kouchner) prouvaient sa réussite et sa grandeur.
Il entretenait un sentiment de toute puissance, dû en partie à une enfance choyée par des parents qui ont eu tard cet enfant unique, et l’ont vu comme un miracle. Romand se devait d'être le meilleur, avoir la + belle femme, les + beaux enfants, une grande maison, une carrière prestigieuse. Même pour ce bilan psychologique, sa première question sera de demander aux experts et auteurs de ce livre s'ils viennent de Paris, et il sera déçu d'apprendre qu'ils ne sont "que" Lyonnais. La capitale concentre forcément les meilleurs (reste de la France = province = ploucs). Le caractère exceptionnel de son crime et sa médiatisation continuent d'entretenir son égo : grâce à son crime, il est au centre des projecteurs, il brille.

Ultra narcissique, les autres n'avaient pas pour lui d'existence propre : ils n'étaient là que pour lui être utile (donner de l'argent) et entretenir son image (ses beaux enfants), pour faire pâlir d'envie les voisins et prouver qu'il était admirable. Il voyait ses proches comme une extension de lui-même : en les tuant, puis en brûlant sa belle maison, il s'est tué lui-même. Il ne pouvait pas s'imaginer que sa famille pourrait vivre sans lui et subir la honte de n'être rien. Car sans argent, sans prestige, on est rien pour lui. Mais paradoxalement, Romand admet que c'est en tuant ses proches et l'image qu'il leur renvoyait qu'il a pu devenir lui-même, ne plus vivre dans le mensonge.
Il n'avait pas vraiment de personnalité, il a fait ce qu'on attendait de lui. Ses parents et sa copine le voyaient brillant médecin, il a fait croire qu'il l'était devenu. Surprotégé, peu armé pour le monde (un bizutage au réputé lycée du Parc l'a traumatisé et fait abandonner ses premières études) il s'est crée un monde imaginaire plutôt que d’affronter la réalité. Avec sa tête de nounours inoffensif, on le trouvait insoupçonnable, gentil et serviable, mais il a tué ou tenté de le faire, froidement, 6 personnes. Pendant que sa femme qu'il a assommé avec un rouleau à pâtisserie gisait sur leur lit, il a regardé un dessin animé avec ses enfants (avant de les tuer à leur tour).

Romand est un grand mythomane et manipulateur. Alors qu'il est étudiant, sa petite amie, future épouse, future victime, le largue. Pour la récupérer, il prétend qu'il a réussi médécine et lui fait miroiter un avenir rempli de richesses à ses côtés. Surtout, il l'apitoie en lui faisant croire qu'il a un cancer. Elle ne peut tout de même pas larguer un homme dans un tel état, c'est inhumain ! Il refuse de parler de sa maladie, se rend seul à l'hopital : il paraît ainsi digne et fort, endurant seul cette épreuve. La petite amie admire ce courage et accepte de devenir sa femme. 
Quand les gens posent des questions, il détourne leurs pensées en réactivant son prétendu cancer quand ça l'arrange :
" Au fait chéri, c'est quand que tu m'invites à voir ton bureau de l'OMS ?
- Aïe j'ai mal, je vais plutôt rester ici, j'ai mon cancer qui revient !
- Je ne vais pas te fatiguer avec mes questions, repose-toi !"

En prison, Romand s'est tourné vers la religion, pour vivre encore dans l'illusion d'un homme bon et simplement victime et martyr. Il dispensait ses généreux conseils de médecin. Après 25 ans derrière les barreaux, il a été libéré en avril 2019, et depuis il vit dans un... monastère. 

12/01/2020

Bilan lecture de 2019 : 75 livres

littérature,biographies,bdToujours une majorité d'histoires vraies, avec environ 75 ouvrages cette année, et certainement davantage (si mémé Alzheimer ne note pas le jour même, j'oublie). En reprenant ma liste de 2019, je m'interroge : "j'ai lu ça ? mais c'est quoi ?" Par exemple, j'ai simplement écrit  "les pervers narcissiques" sans prendre la peine de donner l'auteur ni le titre complet, pensant sans doute que j'allais m'en souvenir. Eh bien non.
Désormais j'essaie de recopier des extraits des livres pour en laisser une trace. Avant, j'avais la flemme, ou l'essai me semblait si pertinent que je n'allais pas le retranscrire en entier, alors je prenais des photos des meilleures pages. Mais j'ai dû changer de téléphone, et je ne savais pas que les images n'étaient pas automatiquement transférées sur le nouveau portable. J'ai donc perdu la majeure partie des citations. Je mérite donc bien mes trois surnoms : mémé Alzheimer, mémé nulle en nouvelles technologies, et Gaston.

20 Psy :
littérature, biographies, BDCoups de cœur :
- Psychologie de la connerie de Jean-François Marmion
- Jean-Claude Romand, le narcissisme criminel

Boris Cyrulnik :
- Les vilains petits canards
- Autobiographie d'un épouvantail
- La nuit, j'écrirai des soleils
- Sauve toi, la vie t’appelle

Humour :
- La santé psychique de ceux qui ont fait le monde de Patrick Lemoine (pas très pointu mais marrant, notes conservées)
- Le Lacan dira-t-on, guide français-lacanien de Corinne Maier
- Le divan, c’est amusant de Corinne Maier

Les gens, c'est des méchants :
- Le drame de l'enfant doué d'Alice Miller (juste le souvenir que c'est bien, mais pas vraiment du contenu. Surtout que je l'ai déjà lu car c'est un classique. Notes perdues)
- Le vrai drame de l'enfant doué (le fils qui raconte la vie de sa mère et qui prouve encore que les cordonniers sont les + mal chaussés : Alice Miller a passé sa vie à défendre les enfants contre des mères odieuses, mais elle en était une elle-même... Notes perdues)
- Les pervers narcissiques (aucun souvenir, notes perdues)
- Les paroles perverses, les reconnaître, s’en défaire de Robert Neuburger (NOTES CONSERVÉES ! ça mérite d'être clamé en capitale)
- Psychologie du bien et du mal de Laurent bègue (aucun souvenir, notes perdues)
- 16 cas cliniques en psychopathologie de l’adulte de N.Dumet, J Ménéchal (aucun souvenir, notes perdues)

Les filles, c'est trop compliqué :
littérature, biographies, BD- Beauté fatale de Mona Chollet
- King-kong théorie de Virginie Despentes
- La femme seule et le prince charmant de Jean-Claude Kaufmann (pas la peine de l'écrire en entier : ASNP)
- Pourquoi les hommes adorent les chieuses de Sherry Argov (ASNP)

Déception :
- L'âme et la vie de Jung

6 Société :
Coup de coeur :
littérature, biographies, BD- Vu en amérique, bientôt en France de Géraldine Smith

- Juste après dresseuse d'ours de Jaddo (quotidien d'une médecin)
- Les éditocrates ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi
- Les éditocrates 2 (Zemmour, Fog, Polony, Plantu...)
- Ceci n’est pas une lettre de candidature de Corinne Maier 
- L'amour sous algorithme de Judith Duportail (enquête sur Tinder)

5 Affaires criminelles :
-Le crime des sœurs Papin, les dessous de l’affaire d'Isabelle Bedouet
littérature, biographies, BD- La séquestrée de Poitiers d'André Gide
- Femmes fatales, les criminelles approchées par un expert de Michèle Agrapart-delmas
- L’assassinat du docteur Godard de Eric Lemasson
- Jean-Claude Romand, le narcissisme criminel de Denis Toutenu et Daniel Settelen

33 BD et romans graphiques :
Biographies :
Coups de coeur :
littérature, biographies, BD- Maus de Art Spiegelman
- L'arabe du futur de Riad Satouff
- Tant pis pour l'amour ou comment j'ai survécu à un manipulateur

Corinne Maier :
- Marx
- Einstein
- Freud 

Alison Bechdel :
littérature, biographies, BD- Fun home 
- C'est toi ma maman ?

- Révolution de Younn Locard et Florent Grouazel 

Riad Sattouf :
- L'arabe du futur, tome à 4
- Les cahiers d’esther, tome 1 à 3
littérature, biographies, BD- La vie secrète des jeunes 
- Les pauvres aventures de Jérémie

Marc Dubuisson :
- Ad absurdo, tome 1 à 3
- Les grands moments de solitude de Michael Guérin
- Amour djihad et rtt
- La nostalgie de Dieu, l’intégrââl  (livre 2 : le complexe de dieu, 3 : le retour de dieu)
- Sexe fort en péril

Allan Barte :
littérature, biographies, BD- Petit illustré des gros clichés d’Hollywood
-
Le journal du lutin, tome 1 et 2

Jirô Taniguchi :
- Quartier lointain
- Le journal de mon père
- Le gourmet solitaire
- Un ciel radieux

littérature, biographies, BD- Moi ce que j'aime, c'est les monstres de Emil Ferris
- Blueberry (13 premiers tomes)
- Modeste et pompon de Franquin, tome 1 à 4
- Le retour à la terre de Manu Larssinet, 5 tomes

Bd sciences :
Coup de coeur :
- Dans la combi de Thomas Pesquet de Marion Montaigne

- Tu mourras moins bête, tome 4
- Darwin, 2 tomes
- Le syndrome de l'imposteur de Claire Le Men (parcours d'une interne en psychiatrie)
- L'incroyable histoire des objets de tous les jours 
- Mars horizon de Florence Porcel et Erwann Surcouf

3 Biographie cinéma :
littérature, biographies, BD- Belmondo, mille vies valent mieux qu'une
- Louis de Funès, Le berger des roses
- Jean Rochefort, Ce genre de choses

7 Romans :
Coups de coeur :
- La femme rompue de Simone de Beauvoir
- L'invention de la solitude de Paul Auster

- Léviathan de Paul Auster
- Soumission de Michel Houellebecq
- La maison hantée de Shirley Jackson
- Les furies de Lauren Groff
- Les coups de Jean Meckert

 Et vous, quelle lecture vous tenterait ? Quels livres vous ont marqué en 2019 ?



25/11/2019

Kidding : Jim Carrey, le clown triste

kidding clown.jpgAtteint par une profonde dépression, Jim Carrey souhaitait interrompre sa carrière. Michel Gondry, qui l'a auparavant dirigé dans le magnifique Eternal sunshine of a spotless mind, l'a convaincu de revenir devant les écrans, en sublimant son mal-être. En effet, dans Kidding, l'acteur incarne un créateur d’émission pour enfants qui ne parvient plus à animer joyeusement ses marionnettes depuis la mort accidentelle de son fils et la séparation avec sa femme que cette épreuve a engendrée.
Kidding permet à Jim Carrey de dépasser son état dépressif et d'exprimer l'étendue de son talent et de sa sensibilité : il chante, joue de la guitare, fait rire les autres pour oublier sa peine, comme il l'a toujours fait, par exemple dans Yes man. C'est un grand acteur, un performer que j'estime beaucoup. Le revoir si dévasté dans Kidding, les rides marqués, les yeux embués, m'a beaucoup émue.
La créativité  et la sensibilité de Jim Carrey s'accordent à merveille avec celles de Gondry, qui nous épate toujours autant avec ses univers enfantins. Les décors de l'émission sont empreints d'une poésie revigorante et rappellent ceux de La science des rêves où Gael Garcia Bernal♥ fuyait la réalité en créant lui aussi une émission.
Jim Carrey est entouré d'acteurs à sa démesure : Catherine Keener, déjà frappadingue dans le délirant Dans la peau de John Malkovich de Spike Jonze. Frank Langella, aussi paternaliste que dans The americans, Judy Greer, qui rejette aussi son mari dans Jeff who lives at home... A voir.
Jim Carrey, ce clown triste, exprime parfaitement les propos de Boris Cyrulnik♥ sur la résilience et la création, ici dans son livre Les vilains petits canards :

kidding.jpg"Le talent suprême consiste à exposer son malheur avec humour.  Il y a dans l’humour une intention thérapeutique qui ressemble un peu à la fonction du déni : faire croire, pour se faire croire que ce n’est pas si grave. Ce leurre est une falsification créatrice qui met la douleur à distance. Si je parviens à mettre en scène la tragédie qui me torture, si je vous arrache un sourire, je cesserai de jouer le rôle navrant du pauvre petit et de donner l’image de la victime. En vous invitant à participer à un sourire, nous nous lierons comme nous lient les émotions partagées.
Le sujet sait bien que le traumatisme est grave mais en le disant sur un ton léger, au moins il peut le dire et renouer avec ses proches : « je ne les embête pas avec mon tracas, au contraire, je les amuse et les intéresse, ce qui me revalorise puisque je deviens celui qui égaye et intrigue. En vous faisant sourire, j’agis sur ma souffrance et je transforme mon destin en histoire. Voilà, ça m’est arrivé, j’ai été blessé, mais je ne veux pas faire ma vie avec ça, me soumettre au passé. En en faisant une représentation belle, intéressante et gaie, c’est moi qui maintenant gouverne l’effet que je vous fais. En modifiant l’image que vous avez de moi, je modifie le sentiment que j’éprouve en moi. »

Créer signifie « faire naître du néant ». Face au néant, quels sont nos choix ? Ou bien on se laisse fasciner, happer par le vertige du vide jusqu’à en éprouver l’angoisse de la mort, ou bien on se débat et on travaille à remplir ce vide. (…) C’est l’énergie de l’espoir qui nous stimule et nous contraint à la création. (...)
Freud, Joyce, Pascal, Proust, Hugo n’ont osé devenir créatifs qu’après la mort de leur père, le douanier Rousseau après celle de sa femme ; et Montaigne après celle de son ami la Boétie. L’orphelinage et les séparations précoces ont fourni une énorme population de créateurs : Balzac, de Nerval, Rimbaud, Zola, Baudelaire, Dumas, Stendhal, Maupassant, Loti, Sand, Dante, Tolstoï, Voltaire, Dostoïevski, Kipling… Et même la maladie physique contraint à la créativité quand le sentiment d’être diminué provoque la rage de vaincre. Alfred Adler avait bien compris ça au cours de sa propre enfance quand faible et rachitique, il avait décidé de devenir médecin pour lutter contre la mort. Adulte, il en a fait une théorie générale : toute faiblesse peut être compensée et un enfant difficile, mal socialisé, peut transformer cette négativité quand son milieu lui propose un but social."
Et faire rire les autres en devenant comédien comme Jim Carrey !

 

13/11/2019

L'invention de la solitude

littérature,paul auster,biographies"Tout livre est l’image d’une solitude. C’est un objet tangible, qu’on peut ramasser, déposer, ouvrir et fermer, et les mots qui le composent représentent plusieurs mois, sinon plusieurs années de la solitude d’un homme, de sorte qu’à chaque mot lu dans un livre, on peut se dire confronté à cette solitude. Un homme écrit, assis seul dans une chambre. Que le livre parle de solitude ou de camaraderie, il est nécessairement un produit de la solitude."

En déménageant les affaires de son père qui vient de décéder, Paul Auster se rend compte qu'il ne sait pas qui était réellement l'homme qui lui a donné la vie. Il décide d'enquêter sur le passé de son père pour enfin le comprendre. La révélation de l’événement qui a entaché sa prime enfance est digne d'un Faites entrer l'accusé !

Autant la première partie sur l'histoire familiale est géniale et se lit d'une traite, autant la deuxième, qui n'a rien à voir, est atrocement confuse, j'ai mis un temps fou à la lire. L'écrivain laisse libre cours à des réflexions pseudo philosophiques en partant de souvenirs non chronologiques, peu explicités, peu intéressants. A lire uniquement pour la description du père, qui n'avait pas l'air commode.

Précision : cet homme ne souffrait pas vraiment de solitude comme l'écrit le fils, car il sortait accompagné tous les soirs. Mais il était secret, refusait de parler de lui, donc de nouer de vraies relations. Extrait :
"Cette vie lui convenait et je comprends qu’il y soit retourné après la rupture de son mariage. Pour quelqu’un qui ne trouve la vie tolérable qu’à la condition d’en effleurer seulement la surface, il est naturel de se contenter, dans ses échanges avec les autres, de rapports superficiels. Peu d’exigences à satisfaire, aucune obligation de s’engager. Le mariage, au contraire, c’est une porte qui se ferme. Confiné dans un espace étriqué, il faut constamment manifester sa personnalité et par conséquent s’observer, s’analyser en profondeur. Porte ouverte, il n’y a pas de problème : on peut toujours s’échapper. On peut esquiver toute confrontation désagréable, avec soi-même comme avec autrui, rien qu’en sortant."