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26/06/2021

Travail, salaire, profit

travail,documentaires,bullshit jobsCertains mots sont d’un usage si courant qu’on finit par les utiliser sans en interroger le sens. Comme celui de "travail". En français, le mot travail vient d'un instrument de torture et des douleurs de l'accouchement. En anglais, il signifie création, à partir d'un savoir-faire, ce qui pourrait se traduire en français par ouvrage, qui a donné le mot ouvrier. Dans les années 80, le mot ouvrier a été remplacé par celui d'opérateur : la notion de création a disparu.
On dit à un enfant : "tu vas bien travailler à l'école" pourtant le travail des enfants est interdit. Peut-on parler de travail pour les animaux ? On dit bien "un travail de fourmi".
Un tiers du travail s'effectue en dehors de l'entreprise : s'occuper des enfants, de la cuisine, du ménage... Pourtant ce n'est pas considéré comme un travail, tant qu'on ne reçoit pas de salaire pour le faire. Baby-sitter est un travail, mère au foyer, non. Mais quoi de plus primordial que de se nourrir et d'éduquer un enfant ?

Il est devenu normal et acceptable que le travail pour lequel on est payé soit pénible, ennuyeux voire inutile (la prolifération des bullshit jobs) tandis que le "vrai" travail qui fait sens est peu rémunéré (infirmier, assistante sociale...) voire carrément bénévole (pompier, aides dans les refuges d'animaux, de sans abris, les métiers artistiques... ) : "tu as la chance d'avoir publié un essai, une BD qui t'a rapporté la reconnaissance, la joie d'enseigner ou d'émouvoir et faire rire les autres, tu ne vas pas non plus demander d'être payé pour ça ? Non, si tu veux continuer tes films, fais-le sur ton temps libre non rémunéré et trouve un "vrai boulot" à côté !"

On ne travaille pas en priorité pour un salaire, mais pour un poste qui fait sens pour nous, on veut être reconnu ou se sentir utile. Sinon, personne ne postulerait pour des métiers éreintants et peu rémunérés comme infirmiers hospitaliers.  Un ouvrier licencié dira "j'ai donné 20 ans de ma vie à cette boîte." Son travail, c'est sa vie. Les prisonniers préfèrent travailler que de rester dans leur cellule, et leur retirer leur emploi est une sanction administrative. Les gens préfèrent travailler que ne rien faire.

bullshit job.pngMalheureusement aujourd'hui, les emplois inutiles ou qui ne demandent que quelques heures de travail sur les 35 de présence, les "bullshit jobs" pullulent : des consultants payés grassement pour donner leur avis qui ne sera pas écouté, ou des cadres qui n'ont personne à encadrer, car ils ne connaissent pas la réalité du travail de leurs subalternes, qui se débrouillent seuls (ils se sont passés de leurs chefs pendant le télétravail imposé par le confinement). Des emplois administratifs superflus (désormais, surtout dans le privé, puisqu'on supprime les postes de fonctionnaires).
Ainsi, sur la vingtaine d'emplois que j'ai effectués, j'ai par exemple :
Vérifier des papiers déjà vérifiés, qui seront revérifiés derrière (je ne parle pas de documents nucléaires ultra sensibles, mais de notes de frais de 15 euros pour achats de trombones et stabilos).
Pire encore : dans un autre job, un cadre modifiait un de ses documents papiers avec un stylo : ajoutait un point, déplaçait une virgule, changeait un mot ou un chiffre. Je devais ensuite corriger cette virgule sur le même document, mais par ordinateur, puis l'imprimer, le redonner au cadre, pour qu'il le modifie à nouveau sur la version papier, qu'il me le redonne, pour que je le corrige encore sur l'ordi, que je le réimprime, que je lui redonne, qu'il le remodifie, que je recorrige.. parfois 17 fois. Tel Sisyphe portant son rocher. Pourquoi le responsable ne corrigeait-il pas lui-même son document sur son ordinateur ? Surtout que je ne comprenais pas de quoi il parlait, ces chiffres et termes techniques n'avaient pas de sens pour moi.
Et encore, ces métiers étaient inutiles, mais je travaillais continuellement : je prenais une note de frais, puis une autre, un document à modifier, puis un autre. Je voyais peu le temps passer.

A l'inverse, dans d'autres emplois, je n'avais rien à faire et je comptais les minutes jusqu'à la délivrance. Je faisais acte de présence : accueil debout devant l'entrée d'une école privée, où je devais dire bonjour à chaque parent et élève, parce que selon le directeur, faire le poireau dans le froid, c'était "plus prestigieux et respectueux" que de trôner assise dans ma loge. 20 minutes comme ça à chaque rentrée et sortie de classe, à me péter le dos et les genoux en me tortillant de douleur parce que je ne peux pas rester debout immobile, me sentir humiliée d'avoir chaque regard se poser sur moi, devoir répéter bêtement comme un perroquet "bonjour !" sans recevoir de réponse (un poteau n'est pas censé parler, les chiens lui pissent dessus). Puis rien d'autre à faire que de recevoir les éventuels appels pour les absences d'élèves et prévenir une mère que son gosse était malade pour qu'elle vienne le chercher. Le directeur m'avait interdit de téléphoner aux pères, car ce sont les épouses qui doivent s'occuper des morveux, et il n'était pas rare que les femmes me répondent énervées :  "je suis en pleine réunion là, vous pouvez pas appeler son père qui est au chômage ?!!"

J'ai aussi travaillé à l’accueil d'une grande société, où je n'avais personne à accueillir, vu que les employés avaient déjà tous leur badge d'entrée pour passer le portique. J'avais la fonction de plante verte, pour le prestige de la société : "on va la poser là, ça fera joli dans le salon." De quoi l'entreprise aurait-elle eu l'air si personne n'était là pour accueillir un éventuel visiteur, si jamais il avait besoin d'aide pour appuyer sur le bouton de l'ascenseur ?

Sur le sujet actuel de la prolifération des métiers inutiles, qui entraînent dépression et aigreur, je vous conseille fortement le recueil de témoignages du regretté David Graeber : bullshit jobs.
- Travail, salaire, profit 
Arte.tv, jusqu'au 19/10

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